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Pédagogie inversée

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Publié une première fois en décembre 2014 sur T.E.R

 

Il y a quelques années émergeait une nouvelle pratique : la pédagogie inversée. Devenue une pratique incontournable, voir miraculeuse pour certains, il m’apparaît nécessaire de faire une mise au point quant à cette démarche et à l’expérimentation que j’en ai fait. J’ai fait le choix de ne citer aucun exemple précis de vidéos ou d’auteurs car je sais à quel point la production de capsules vidéos peut devenir un travail harassant. Mon but n’est pas de classer ou d’évaluer le travail de mes collègues mais de réfléchir sur une pratique intéressante mais qui doit néanmoins nous questionner.

 

L’idée de classe inversée telle qu’elle s’est développée repose sur un travail de l’élève où celui-ci voit ou découvre, via des capsules vidéos, les notions qui seront travaillées en cours par l’intermédiaire d’activités (dans toute la diversité que cette notion recouvre). Séduits par la démarche, nous avons tenté de la mettre en œuvre avec une collègue de mathématiques, il y a deux ans sur une classe que nous avions en commun.

Très rapidement, le problème de l’accès à internet s’est posé. Dans tous les groupes où nous avons tenté la démarche, deux ou trois élèves n’avaient pas accès à internet chez eux. Or je suis très surpris de voir que ce problème n’apparaît jamais dans les  retours d’expérience sur la classe inversée. La fracture numérique existe toujours en France. Donner un accès à internet dans l’établissement, hors temps de cours, serait l’idéal mais le plus souvent ces élèves habitent dans des zones isolées et sont très tributaires du ramassage scolaire. Nous avons également tenté la réalisation de fiche synthétique qui aurait été « l’alternative » aux vidéos. Mais ce choix, outre sa lourdeur, était discriminant.

J’ai donc revu mon projet pour m’orienter dans un sens plus adapté à mes élèves. Un des aspects de la philosophie de la classe inversée que j’ai retenue est celui de rapatrier en classe tout ce qui peut poser des difficultés aux élèves. Or une des difficultés majeures est liée à la mémorisation des savoirs imposés par les programmes. On peut déplorer une trop grande place accordée aux connaissances comme je peux parfois le lire sur certains réseaux sociaux (constat auquel je souscris en partie) mais cela ne doit pas pour autant donner une excuse pour ne pas les transmettre et les faire mémoriser. J’ai donc tenté avec plus ou moins de succès de mettre en œuvre des stratégies pour faire apprendre le cours en classe et ainsi tenter de limiter voir de supprimer le travail hors de la classe.

Même si je me suis éloigné de la pédagogie inversée, j’ai essayé de suivre ses développements, principalement en Histoire-géographie. Or j’ai l’impression, que dans certains cas,  il ne reste de cette démarche que les capsules vidéos. Certaines sont excellentes et peuvent aussi bien servir avant ou après le cours. Mais de nombreuses vidéos ne sont qu’une mise en images d’un récit professoral qui rappelle les cours magistraux. Des images se succèdent, sur un discours, une date ou une définition apparaissent de temps à autres.  D’autre part ces vidéos ont une fâcheuse tendance à l’inflation, en termes de durée, mais également de notions abordées. Si certaines d’entre elles introduisent la notion qui va être vue dans le cours suivant, il est fréquent de trouver des vidéos qui expliquent l’ensemble des notions d’un chapitre. Ce dernier cas me semble poser problèmes. Une telle démarche tend à rajouter une couche de travail à la maison La phase de mémorisation des connaissances n’est pas intégrée dans le temps de la classe qui est plutôt consacré à l’acquisition des compétences. Si la démarche se révèle tout à fait pertinente pour l’acquisition des compétences, elle ne l’est pas pour l’acquisition des connaissances. Ces dernières relèvent en partie du travail personnel à la maison qui est une des sources majeures d’inégalités de notre système et de conflits avec les familles.

La charge de travail pour l’enseignant que représente ce choix pédagogique est importante (et certainement réjouissante), mais cela a deux écueils : la qualité des vidéos n’est pas toujours au rendez-vous et la question des droits se pose. Si de nombreux outils permettent de réaliser facilement un montage vidéo, la création d’une narration, et la mise en scène d’une histoire (ou de l’Histoire) requiert un minimum de compétences (dont je ne dispose pas) pour aboutir à un produit intéressant. La même remarque est valable pour les sites web (ou les blogs). Construire un site est facile, construire un site efficace et agréable à utiliser requiert des compétences techniques. En visionnant certaines capsules vidéos, on se rend compte que le collègue a passé beaucoup de temps pour un résultats décevant et médiocre en termes de communication.

La question des droits est également un point qui doit nous interroger. Pour faire ces capsules, des images sont utilisées mais la source est rarement mentionnée. L’enseignant dispose-t-il des droits sur les images qu’il utilise ? Cette question n’est pas nouvelle : elle se pose pour nos sites et blogs et je suis loin d’être exemplaire sur ce point. J’ai soulevé ce problème auprès de différents responsables de l’éducation nationale (Inspecteurs, services juridiques, …) : tous m’ont assuré que cette question n’était pas un problème et que nous ne risquions rien. Je ne suis pas sûr que les ayants droits et les éditeurs l’entendent encore très longtemps de cette oreille.

Pour conclure, il me semble qu’une des difficultés de la démarche par pédagogie inversée vient, en partie, du fait qu’elle s’est développée dans le cadre des sciences expérimentales et mathématiques. Or la transposition aux sciences sociales n’a pas été pensée.

 

Illustration: Unsplash, Marie Helin-Tuominen

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